[Parole d'expert] Relever les défis environnementaux de la filière mode et luxe

05 2021
Les Carnot préparent le futur

Comment concilier innovation et protection de l’environnement ? C’est l’un des enjeux auquel doit répondre l’industrie de la mode et du luxe, "régulièrement pointée du doigt pour son impact environnemental", comme l’explique Agnès Laboudigue, directrice opérationnelle de l’institut Carnot M.I.N.E.S et coordinatrice du projet CARATS, dans ce dossier de mai 2021 réalisé en partenariat entre l’AiCarnot et AEF info. Les instituts Carnot M.I.N.E.S, Ingénierie@Lyon et MICA, se mobilisent et développent des projets pour répondre à cette exigence. 

L’analyse d’Agnès Laboudigue, directrice opérationnelle de l’institut Carnot M.I.N.E.S et coordinatrice du projet CARATS


Agnès Laboudigue, directrice opérationnelle de l’institut Carnot M.I.N.E.S et coordinatrice du projet CARATS. | Droits réservés - DR
"L’industrie de la mode et du luxe doit relever des défis majeurs de la protection de l’environnement. En effet, elle est régulièrement montrée du doigt pour son impact environnemental, notamment à cause de l’utilisation des ressources en matières premières, le manque de filières de recyclage des produits en fin de vie et invendus, la dissémination de microplastiques ou encore l’émission de gaz à effet de serre. 


Le poids de la filière dans l’économie française

La filière française de la mode et du luxe compte environ 130 grandes marques de prestige (grandes entreprises et ETI principalement) qui s’appuient sur 5 000 à 6 000 TPE, PME et ETI (manufactures, sous-traitants, artisans, etc.), réparties sur le territoire national, le plus souvent en bassins industriels. 

LE SECTEUR DU LUXE EN CHIFFRES

En 2019, la France était le 1er acteur mondial de la mode et du luxe avec :
 - 616 552 emplois en France 
- 154 Md€ de chiffre d’affaires 
- 37,5 Md€ de valeur ajoutée soit 1,7 % du PIB (3,1 % en tenant compte des effets induits sur l’économie), soit davantage que l’aéronautique et la construction automobile 
- 25% des ventes mondiales réalisées par des entreprises françaises.

Toutefois, "le bilan établi par l’Institut français de la mode indique en 2020 un fléchissement de 16,3 % en valeur des chiffres d’affaires du marché français de l’habillement par rapport à 2019". 

Les engagements du comité stratégique de filière

Pour maintenir sa place d’acteur majeur de l’économie française, la filière signait en 2019 un contrat stratégique avec l’État, destiné à relever quatre défis structurants pour la période 2019-2022, intégrant notamment celui du développement durable et éthique.

Si la question de la responsabilité sociétale et environnementale est de longue date posée pour la filière, cette feuille de route affiche clairement la nécessité et l’opportunité de renforcer la prise en compte des facteurs écologiques, éthiques et durables. La filière répond ainsi à une exigence croissante des consommateurs vis-à-vis des critères d’origines, de proximité, de respect de l’environnement, des conditions de production. Elle répond également aux politiques communautaire et française en matière d’économie circulaire.
 
Ainsi, la loi Agec du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire touche directement la filière : les marques ont interdiction de jeter ou brûler leurs invendus non alimentaires à partir de 2022. La loi impose aux producteurs, importateurs et distributeurs de donner, réemployer, réutiliser ou recycler leurs invendus. La feuille de route FREC (feuille de route économie circulaire), qui vise 100 % de plastique recyclé d’ici 2025, est également un moteur de transition pour la filière en matière d’écoconception, de gestion des ressources, des matières et d’énergie.

Quelles initiatives pour répondre aux enjeux d’innovation ?

"Pour répondre à cette ambition et transformer l’ensemble des segments du marché, le secteur a besoin d’innover", assure Agnès Laboudigue. Les défis sont multiformes : analyse environnementale, RSE, mesure des impacts, recyclage, substitution de matériaux rares et interdits, matériaux biosourcés, gestion des déchets et des invendus, efficacité énergétique, logistique durable, maîtrise des émissions de gaz à effet de serre, critères sociaux pour l’approvisionnement, etc. 

Depuis le mois d’août 2019, le président de Kering, François-Henri Pinault, pilote le "Fashion Pact". Cette coalition historique de grandes maisons de luxe et marques de mode, créée à la demande du président de la République Emmanuel Macron, s’engage à tenir trois grands objectifs en termes de développement durable : enrayer le réchauffement climatique, restaurer la biodiversité, protéger les océans. 

L’écoconception et le recyclage font l’objet d’initiatives public-privé, initiées notamment par le groupe de travail RSE du comité et par l’éco-organisme Re-fashion. L’Ademe et le PIA accompagnent les entreprises pour la mise sur le marché de solution innovantes de recyclage. Des initiatives sont également en cours pour mutualiser la collecte, le traitement et la valorisation de rebut de fabrication. Enfin, le plan France relance, initié en septembre dernier, accompagne une trentaine de projets dans la filière textile-habillement, dont plusieurs ont l’ambition de reconstruire sur le sol français une filière industrielle complète du lin et du chanvre, de la production agricole au produit manufacturé. 

La valeur ajoutée des instituts Carnot

Depuis six ans, les instituts Carnot M.I.N.E.S, MICA et Ingénierie@Lyon se sont constitués en réseau au sein du projet CARATS. Ce projet du PIA "filières Carnot" vise à favoriser le rapprochement entre entreprises du secteur mode et luxe et laboratoires de recherche. CARATS a notamment "mis en œuvre une méthodologie originale pour explorer collectivement (chercheurs et entreprises) et systématiquement les enjeux et défis du développement durable propres au secteur de la mode et du luxe, et à repérer des voies d’innovation à exploiter".

"De nouveaux champs d’innovation associés à une mode responsable et durable ont ainsi été identifiés, comme la mode qui guérit, qui éduque, la mode qui permet la cohésion sociale, la mode qui contribue à l’égalité homme femme…", est-il précisé. 

Parallèlement, les instituts Carnot "produisent des connaissances nouvelles dans les différents champs d’innovation pour accompagner les entreprises dans leurs transformations". Les recherches "adressent le sourcing, avec notamment l’écoconception, le développement de matériaux biosourcés, la structuration de nouvelles filières de production, l’impact environnemental et les méthodologies d’évaluation de ces filières ainsi que les opportunités d’innovation liées à la relocalisation". À l’autre bout de la chaîne, les techniques de recyclage et la valorisation des chutes et des matériaux recyclés. 

EXEMPLES DE REALISATIONS PAR LES INSTITUTS CARNOT

  • Institut Carnot M.I.N.E.S : recyclage des textiles mixtes, nouveaux matériaux à haute valeur ajoutée

Plusieurs dizaines de millions de tonnes de textiles sont mises sur le marché chaque année pour répondre aux besoins de nos sociétés de consommation modernes. Un faible pourcentage est recyclé, le reste est brûlé ou envoyé en décharge. Le recyclage des textiles multi-composants pose problème, comme par exemple le polycoton, composé de fibres naturelles (la cellulose) et d’un polymère synthétique (le polyester). En effet, la cellulose ne fond pas comme le polyester et les solvants classiques du polyester ne dissolvent pas la matière naturelle. Comment recycler les déchets textiles multi-composants en appliquant le principe d’upcycling ? (1)

Le projet, partenariat entre des laboratoires des écoles des mines d’Alès, d’Albi-Carmaux, de Paris et de Saint-Étienne, composantes du Carnot MINES, prévoit de "développer de nouveaux matériaux à base de déchets textiles multi-composants en utilisant de nouveaux solvants intelligents, des liquides ioniques, afin de dissoudre sélectivement la cellulose". "Nous envisageons d’explorer différentes voies de traitement de la cellulose, élaborer des aérogels à base de cellulose et réutiliser le polyester. Les applications peuvent aller des matrices destinées à la libération contrôlée au packaging, d’autres applications restent à découvrir", font-ils valoir. 

 

Face à des attentes environnementales élevées de la part de leurs clients, l’utilisation de films et d’emballages biodégradables est en croissance constante par les entreprises de la mode et du luxe.

Afin de répondre à cette demande de nouveaux matériaux, les chercheurs du LMI, le laboratoire multimatériaux et interfaces (CNRS-UCBL) et du laboratoire IMP d'ingénierie des matériaux polymères (CNRS, UCBL, Insa Lyon et UJM), composantes de l’institut Carnot Ingénierie@Lyon, se sont regroupés dans le cadre du projet Biofilux dédié aux films d’emballage à destination du domaine du luxe. 

Transparents, ces films sont entièrement hydrosolubles et biodégradables. Ces films peuvent aussi être colorés via l’utilisation de nanoparticules de métaux développées par les laboratoires. Des technologies de marquage par impression 3D sont également en cours de développement, tant pour leurs capacités à enrichir visuellement les emballages que pour leur potentiel de marquage en matière de lutte contre la contrefaçon.

Le projet Biofilux vise le développement de biorevêtements et de films minces hybrides – polymère biodégradable/nanoparticules métalliques (or ou argent) – autosupportés à destination des marchés de la mode et du Luxe. 

Ces derniers possèdent plusieurs caractéristiques majeures : 

  • une noblesse mesurable : quantité d’or en matrice exprimée en carats
  • un respect de l’environnement affiché : biodégradation et synthèse verte
  • la personnalisation : une coloration ajustable sur tout le spectre du visible, possibilité d’écriture par impression 3D
  • une bonne tenue mécanique associée à des capacités barrière à l’eau et aux gaz

     

  • Institut Carnot MICA : valisette composite fibres biosourcées/matrice recyclée

Dans un contexte général de raréfaction des ressources accessibles, en matières comme en énergies, l’activité industrielle est également confrontée à l’urgence climatique qui impose une baisse globale des émissions de gaz à effet de serre. Afin de répondre à ces nouvelles contraintes, le Cetim Grand Est, composante de MICA, a engagé des travaux sur le développement de matériaux composites thermoplastiques à faible impact environnemental et de solutions de recyclage à haute valeur ajoutée.

Les travaux se concentrent sur deux technologies à l’échelle du pilote préindustriel :

  • Thermosaïc® : revalorisation des déchets de composites thermoplastiques (chutes de production, pièces rebutées, pièces en fin de vie…)
  • ThermoPRIME® : production de semi-produits composites thermoplastiques par complexage de polymères recyclés ou biosourcés avec des renforts fibreux.

Ces deux procédés de recyclage conduisent à la production d’écomatériaux composites performants (sous forme de panneaux) susceptibles d’être employés dans des applications variées. Ils constituent donc une alternative originale de valorisation des plastiques et composites thermoplastiques).

Les matériaux développés dans le cadre du programme CARATS sont des composites à forte valeur ajoutée, faible empreinte environnementale et haute formabilité. Les semi-produits sont obtenus par voie ThermoPRIME® en associant une matrice recyclée (pouvant provenir de filières de recyclage ou de gisements de rebuts de production) ou biosourcée à un renfort biosourcé tel que du lin, pouvant provenir d’une filière française tant au niveau de la production que de la filature, du tissage et de l’ennoblissement. En plus de leur aspect esthétique, ils présentent une formabilité et un rapport prix/performances intéressant. Les démonstrateurs valisette mis en œuvre dans ce projet présentent l’intérêt complémentaire d’être facilement recyclables par voie Thermosaïc®.

(1) L’upcycling est une pratique émergente qui valorise les objets ou produits usagés en leur donnant une nouvelle vie plus qualitative.